Journal de bord

Le rendez-vous amoureux le plus cher de l’histoire de l’humanité

(Pour les besoins de cette histoire, considérez que toute phrase en rose est normalement parlée en anglais)

Mercredi. Ce soir, on sort en amoureux pour la première fois sans Iris, qui reste à la maison avec ses frères et sœurs et leurs deux baby-sitters. On n’a pas vraiment de surplus pour payer la soirée, mais on a fait le choix il y a longtemps de faire de nos sorties mensuelles une priorité – question de ne pas oublier son couple au milieu de ces cinq enfants, tout ça. Alors on mangera ces pâtes un peu plus souvent cette semaine, mais ce soir, on en profite !

On va dans un restaurant qu’on aime bien tous les deux. On est assis à une petite table en coin, on mange bien, on papote tranquillement (en vérifiant le téléphone de temps en temps quand-même pour vérifier que tout va bien avec Iris), bref, une soirée sympa. Comme on a mangé relativement vite, on décide d’aller se promener un peu, puis de passer rapidement au magasin nocturne pour acheter des chaussettes avant de rentrer à la maison (une virée au magasin sans enfants, aussi ennuyeuse soit-elle, est un fait rare et bienvenu !)

Arrivés chez nous, les baby-sitters nous assurent que tout s’est bien passé. On leur donne les sous dûs – mince, il nous manque £5… Tant pis, on les connait bien, on leur donnera plus tard. Je les ramène chez elles (après leur avoir demandé de fermer les yeux sur l’état de la voiture, jonché de dessins des enfants et de manteaux qu’on emmène souvent en promenade mais qu’on utilise peu). Dans la voiture, on discute ; elles sont très gentilles, je suis contente d’avoir trouvé des jeunes filles de confiance pour garder nos enfants. Une fois déposées chez elles, il ne me reste plus qu’à rentrer pour aller me coucher ! Je n’aime pas trop conduire la nuit, mais je n’habite pas très loin, ça ira vite.

Perdue dans mes pensées, je ne remarque pas tout de suite les lumières bleues derrière moi. Une ambulance ! Je m’écarte un peu pour la laisser passer, mais elle ne dépasse pas. Bizarre… Je continue, intriguée. Pendant quelques minutes, je me demande pourquoi elle ne va pas plus vite alors que je suis presque toute seule sur la route ? Je vais à deux à l’heure pour lui permettre de passer, mais rien à faire, elle reste coincée derrière moi !

Puis, j’entends la sirène. Soudain, je percute : « C’est peut-être la police ? » Flûte, j’y vois rien dans ces rétroviseurs, il fait trop nuit, je ne vois que les lumières qui clignotent. Impossible de déterminer la taille du véhicule. Dans le doute, je m’arrête sur le côté et j’ouvre doucement la porte.

police car

Immédiatement, un officier de police se place devant moi et me menace de grands gestes en criant :

– C’est pas trop tôt ! Ça fait combien de temps qu’on te fait signe de t’arrêter ?

Je bégaie, dans mon meilleur accent français :

– Oups, sori, I thought iou weure an ambulance…

Je vois vite qu’ils n’en croient pas une miette.

– Mais bien-sûr ! Va t’asseoir là-bas ! dit le deuxième officier de police en m’indiquant la banquette arrière de la voiture de police.

– Euh, d’accord… Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

Je me repasse le trajet en boucle. Je ne crois pas avoir fait de faute ? Ça doit être une erreur…

Dans la voiture, l’interrogation reprend :

– Pourquoi tu ne t’es pas arrêtée plus tôt ?

– Je vous ai dit, je pensais que vous étiez une ambulance…

– Et tu ne t’es pas demandé pourquoi l’ambulance restait collée derrière toi ?

– Ben si justement, je trouvais ça bizarre… Mais le temps que ça monte au cerveau…

(Tout ça avec des fautes de grammaire par-ci par-là, évidemment).

– Tu viens d’où ?

– De France.

– Ça fait combien de temps que tu es ici ?

– Huit mois, je réponds après un calcul mental rapide, avant de me rappeler que je suis nulle en calcul mental, et qu’en fait ça fait neuf mois.

Ni une ni deux, me voilà en train de me demander si je ne vais pas aller en prison parce que j’ai donnée une mauvaise réponse à une question de mathématiques. Je me vois en train de mourir de froid et de soif dans une petite cellule pendant des jours entiers, le temps que quelqu’un vienne plaidoyer pour moi et me ramener chez moi changée à jamais. Les larmes commencent à me monter aux yeux. Je précise :

– J’ai un bébé à la maison… Je peux pas la laisser trop longtemps…

– Huit mois ! Donc assez longtemps pour savoir que quand la police te demande de t’arrêter, tu t’arrêtes !

Ah ok il s’en fiche de mon histoire de bébé, d’accord. Je ravale mes larmes.

– Oui oui mais j’avais juste pas compris que vous étiez la police…

J’ai envie de rajouter « je suis un peu concon », mais je me retiens. Par contre, je demande une nouvelle fois pourquoi je suis là et qu’est-ce que j’ai fait de mal.

– Je crois que tu sais !

– Ba euh… Non…

L’officier est visiblement exaspéré.

– Tu conduis sans assurance !

– Ah bon ?

Mes pensées vont pour Mat et ce jour où je lui ai rappelé de ne pas oublier de finaliser l’assurance de notre nouvelle voiture, et où il m’a répondu, confiant, qu’il s’en occupait. On n’en a jamais reparlé depuis.

– Désolée… Je réponds. Mon mari devait s’en occuper. Je pensais que c’était réglé.

– Ton permis !

– Quoi mon permis ?

A ce moment-là, je crois que le choc a bouffé mes derniers neurones.

– Fais voir ton permis !

– Ah oui bien-sûr. Petit détail amusant, héhé… Il est à la maison.

Je pourrai m’enfoncer de honte dans la banquette arrière.

– Mais vous pouvez m’accompagner à la maison pour que je vous le montre si vous voulez ? C’est pas très loin.

Il ne relève même pas la sottise de ce que je viens de dire. A la place, il me demande depuis quand j’ai mon permis, si j’ai déjà été arrêtée, et si c’est un permis anglais.

– Depuis deux ans, non c’est la première fois, ah ba non je l’ai passé en France.

Il me repose les mêmes questions, je redonne la même réponse en me demandant si lui aussi il est un peu concon.

Il appelle son collègue :

– Tu y crois toi à son histoire ?

L’autre hausse les épaules.

Je regarde la scène comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre. Je me demande comment ils peuvent douter de ma sincérité, mais j’essaie de me rappeler qu’ils doivent avoir l’habitude des menteurs et que tout ça est normal, qu’ils n’ont aucune raison de me garder, et que je vais certainement m’en tirer juste avec une amende. Je devine peut-être £200-£300.

En fait, non. Après m’avoir lu mes droits (dont le fameux « vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous », pendant lequel je ne peux empêcher un sourire malvenu tellement j’ai l’impression d’être dans un film), il m’explique que j’aurai une amende d’environ £400, que je vais perdre 6 points sur mon permis, et que ma voiture va être confisquée.

– Tu as un moyen de rentrer chez toi ?

– Non mais j’imagine que je peux prendre un taxi…

– Ok. Tu peux prévenir ton mari si tu veux, j’ai un peu de paperasse à faire.

Un peu est un euphémisme. Ça dure super longtemps et il fait méga froid dans leur voiture. J’appelle Mat pour lui demander si Iris va bien (oui, elle dort), et lui expliquer rapidement où je suis et pourquoi. J’entends à sa voix qu’il est pas fier. Pendant que le policier écrit ses papiers, je cogite. Ma première réaction est d’en vouloir à Mat, mais je me dis vite que ça ne sert à rien. L’amende + la confiscation de la voiture est une punition suffisamment grave pour qu’il n’oublie plus jamais de s’occuper de l’assurance. Le policier m’interrompt de temps pour me poser des questions d’un air suspicieux : pourquoi vous êtes venus en Angleterre ? Vous travaillez ? Vous faites quoi de vos journées ? Pourquoi t’as pas pris ton permis ? A un moment, je tente une petite conversation, mais je comprends que ce n’est pas ce soir que je vais me faire un nouvel ami. Alors j’attends en silence.

Enfin, il m’explique les démarches que je vais devoir faire. Leur montrer mon permis d’ici la semaine prochaine, réunir tout un tas de papiers, payer £250 en plus pour aller récupérer la voiture, et bien-sûr, mettre l’assurance à jour. Je hoche la tête, oui oui, j’ai compris. Je fais un nouveau calcul mental approximatif et je réalise que ça va nous coûter environ £600 cette histoire, soit presque 700€. D’où on va les sortir, je ne sais pas, mais au moins ce n’est que de l’argent et au final ce n’est pas très important.

Les officiers de police me réclame la clé de la voiture et me font sortir. Pendant que j’attends mon taxi, j’ai l’honneur de voir ma voiture être emmenée, youhou. Je pense à prendre une photo parce que c’est vachement classe cet engin, mais les policiers regardent toujours et ils me font peur alors je me ravise. Je pense à l’état de ma voiture, j’ai re honte, je décide de faire comme si tout était normal et de ne pas y repenser. Les commerçants du coin font leurs curieux, compatissants. Je ne suis pas très à l’aise, debout dans la nuit, toute seule devant ma voiture visiblement en train d’être confisquée, alors je suis bien contente quand le taxi arrive. Je lui explique tout de suite ce qu’il s’est passé.

– Oh ! Il me dit, avec un fort accent polonais. Tou conduisais sans assourance ? Ah ci pas bien ça madame.

(note : je ne sais pas retranscrire un accent polonais en écriture française traduite de l’anglais, mais appréciez mes efforts d’imagination)

– Eh oui je sais… Mon mari a dû oublier de s’en occuper, je savais pas…

– Eh comment on peut oublier d’y s’occouper di l’assourance hein ?

– On a cinq enfants vous savez, alors des trucs qui passent à la trappe, ça arrive souvent… Bon là c’est ballot, je le reconnais.

– Haha oui ci ballot… Tou va gronder ton mari dis ?

– Non, il doit s’en mordre les doigts, je suis sûre qu’il est déjà en train de régler le problème.

– Ah ci bien, ci bien… Ce qu’est-ce qui l’est fait est fait, hein ? Ça sert à rien di ressasser tout ça, va. Ci que des sous, ci pas grave.

– Oui voilà.

– Par contre tou vas galérer sans ta voitoure avec les cinq pitits. Tou va la récoupirer ? Il faut, il faut. Ah la la, condouire sans assourance quand-même… Ci très grave ça madame. Il faut plou li faire hein ?

Leçon comprise, monsieur le chauffeur de taxi. Leçon comprise.

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20 réflexions au sujet de “Le rendez-vous amoureux le plus cher de l’histoire de l’humanité”

  1. Ils font des contrôles d’assurance sur des voitures qui n’ont pas commis d’infraction au code de la route ? Sacrément cher la note et pour un défaut de papier 😥

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  2. Oh la la… Ils ont été quand même très désagréables ces policiers… au moins comme tu dis c’est une erreur qu’on fait qu’une fois !!!!

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  3. Olala je pense que j’aurai paniqué, toute seule en plus… Et ces hommes alors (je sais qu’il ne faut pas faire de généralité 😅) une vraie mémoire de poisson rouge 😂🙃

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  4. C’est quand même vraiment pas cool, cette histoire. Je ne connais pas la culture anglaise ; je pensais bêtement que, comme dans les films, les policiers étaient des gentlemen flegmatiques. Bah ‘faut croire que les français ont déteint sur eux… Il y a la faute de l’assurance qui est indéniable mais ça ne fait pas de toi une mauvaise personne et, surtout, ça ne justifie pas le traitement infligé. Aucun œil humain n’est capable de distinguer autre chose que la lumière des (giro)phares dans la nuit. Si c’était le cas, on pourrait voir les étoiles en plein jour…

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    1. Oui c’était bizarre cette histoire de lumières, j’étais vraiment dans un monde à part haha j’ai mis longtemps avant de comprendre que ça pouvait être la police. C’est surtout ça qui les a énervés je crois. Après ils ont fini par me croire et ils ont été gentils

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  5. C’est dingue ! je suis désolée que ça te soit arrivé
    je n’ai pas envie d’acheter un dessin sur la boutique, peut-être y a-t-il moyen de faire un don ?

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  6. bon, a part que ca te coute un oeil l’affaire, c’est bien qu’ils arretent les gens sans assurance! en france d’ici a ce que les gens sans assurances soient arretés…
    ma soeur a roulé sans assurance quelques mois , (comme pour toi, elle pensait que d’autre s’en était chargé..), elle a eu un accident de la route , pas de dommages corporel mais plus de bagnole, donc sans indemnisation, et avec le pret de la dite voiture à rembourser + 1 a racheter ^^
    crois moi , elle en a eu pour plus que 600 £ 😀

    bon, bah, bonnes pates!!

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  7. La seule fois où une voiture (des douanes ^^) nous a demandé de s’arrêter, ils nous ont doublé, ont lancé le gyro devant nous, et le gars a baissé la vitre pour nous faire signe de la main de les suivre et de se garer. Honnêtement, de nuit et en arrivant de derrière… j’ai déjà été « suivie » par des voitures de police en ville ou sur les routes, donc je trouve que leur système n’est pas super compréhensible ^^ Un gyro derrière, on s’écarte pour laisser passer, on ne comprend pas qu’on doit s’arrêter ^^ surtout de nuit ! Heureusement qu’on en rigole après tout, mais sur le moment, whaouh ! La peur et l’angoisse ^^

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  8. Oh lala quelle poisse. Le genre d’histoire qui pourrait tout à fait m’arriver, j’ai une confiance aveugle en mon mari qui préfère être le seul à gérer la paperasse à la maison, mais qui ne le fait pas toujours dans les temps XD
    Et puis tête en l’air que je suis, je pense que je n’aurais probablement pas tilté non plus tout de suite qu’il s’agissait de la police et pas d’une ambulance !!

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  9. Ouf! Toute une aventure! J’espère que tout s’est bien arrangé!

    Le jeu. 21 mars 2019 à 03:56, Famille nombreuse minimaliste sans école a écrit :

    > Héloïse Weiner posted: « (Pour les besoins de cette histoire, considérez > que toute phrase en rose est normalement parlée en anglais) Mercredi. Ce > soir, on sort en amoureux pour la première fois sans Iris, qui reste à la > maison avec ses frères et sœurs et leurs deux baby-sitters.  » >

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  10. J’ai eu la même chose en Irlande mais c’était la faute de l’assurance qui n’avait pas mis a jour ses fichiers. J’ai paniqué quand les flics m’ont arrêté : tout de suite j’ai eu droit a :  » t’es d’où ? »  » tu comprends l’anglais »? Oups oui quand même … J’espère que vous pourrez avoir un échéancier pour payer la facture.
    Bon courage

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